LA RETRAITE
Puisqu’il me fallait apprendre à vivre sans mon corps, il me sembla que mieux connaître et aimer la Vierge pourrait m’être salutaire. Je me mis donc en quête d’ouvrages sur Marie et décidai d’étudier attentivement les passages de l’Évangile la concernant. J’aimais le dessein de Dieu sur sa personne, mais je ne parvenais pas à m’habituer à la manière effacée et soumise dont on la représente. Je pensai que nous, religieuses, étions effectivement investies d’une mission comparable à la sienne, à notre échelle, bien sûr.
Je voulais que tous mes actes, que toutes mes paroles pussent être une offrande à Dieu. Pendant les récréations du dimanche, je parlais volontiers de la Vierge avec les sœurs, et j’aurais aimé les convaincre qu’il était possible de la considérer autrement que comme modèle d’abnégation. Elle était pour toutes la référence parfaite ; en conséquence, aucune n’aimait les protestants. Lorsque la conversation devenait trop vive, notre mère prenait la parole pour nous lire une lettre ou nous donner des nouvelles de l’extérieur.
Le moment de la retraite annuelle approchait. Il s’agissait, chaque année, au début du carême, d’une semaine de réflexion et de conférences sur un thème choisi et proposé par un moine prêcheur.
Tout au long de l’année, notre mère recevait des offres d’animation. Les pères exposaient le sujet de leur retraite, précisaient leurs disponibilités ainsi que leur tarif. De préférence à un dominicain ou à un bénédictin, la mère choisissait toujours un franciscain, parce que leurs tarifs, de tous les frères prêcheurs, restaient les plus modestes. J’avais entendu une conversation entre elle et mère Anne à ce sujet ; mère Anne approuvait son souci d’économie.
La retraite commença un lundi. Le père franciscain arriva tôt le matin et s’entretint plusieurs heures avec la mère au parloir. La première conférence eut lieu l’après-midi du même jour. Le père donna le plan de la retraite, dont le thème était l’Exode, Exode de Dieu et des hommes : la marche dans le désert, où il ne faut compter que sur Dieu ; le désert comme temps de fiançailles, du cœur-à-cœur avec Lui, et également comme lieu de la tentation et du désespoir, un passage, une invitation. Comme je me sentais encore loin de la perfection évangélique et monastique ! Aussi, quelle joie quand, pendant la méditation à la chapelle, une certitude m’éblouit : au cœur de ma souffrance et de ma nuit – mon désert –, je veillerais inlassablement et j’attendrais l’aurore de toutes mes forces.
J’étais à nouveau en paix.
Les conférences se tenaient au parloir, le moine du côté des visiteurs, toutes les sœurs du côté de la clôture, la murette et la grille du milieu les séparant. Le père parlait seul : jamais aucune intervention ni question d’aucune sœur. Je supposais qu’elles n’y auraient même pas songé.
Pendant cette semaine, le rythme de la communauté est transformé : aucun travail communautaire, pas de récréations, personne au jardin. Les journées se déroulent entre le parloir et le chœur, et un silence total enveloppe le monastère.
Je vécus cette semaine dans un mélange d’angoisse et d’enthousiasme. Les paroles du moine m’affolaient et me donnaient matière à réflexion. En dehors des heures de conférence, des offices et des heures de méditation, je circulais dans la maison, car notre mère ne voulait pas que je reste aussi longtemps que les autres sœurs à la chapelle ; elle craignait que je ne me fatigue, disait-elle. Cela me permit de constater que sœur Marie-Monique, la portière, lavait le linge du père : sous-vêtements, chemises et chaussettes, et repassait le tout. Je vis aussi qu’on lui préparait de bons petits plats : pigeons aux champignons, omelettes au jambon, salades, plateau de fromages, fruits et gâteaux, de la viande aux deux repas. Je m’étais trouvée dans le couloir alors que le plateau passait de la cuisine à la salle du tour. La sœur portière baissa les yeux lorsqu’elle rencontra mon regard. Quant à nous, en ces jours de retraite, nous mangions – si possible – encore plus mal que d’habitude. Les sœurs cuisinières – pour ne pas manquer la conférence, ce qui était tout à fait légitime – préparaient notre repas dès huit heures du matin. Il nous était servi entièrement froid et était des plus difficiles à avaler. Elles préparaient le repas du père à onze heures trente et n’assistaient donc pas aux offices du milieu du jour. La même chose se produisait le soir. Notre mère voulait honorer notre hôte, qui dormait et prenait ses repas à la petite hôtellerie attenante au monastère.
La dernière conférence eut lieu le samedi matin et, l’après-midi, nous nous confessâmes toutes au moine, qui repartit après la messe du dimanche matin.
Les sœurs restèrent assez longtemps marquées par cette retraite : elles s’interdisaient de parler inutilement, évitaient de se jeter sur la nourriture (améliorée dans la mesure où nous ne mangions plus froid). En toute chose, elles se montraient attentives et recueillies, puis, petit à petit, les habitudes reprirent le dessus.
La retraite m’ayant apporté un grand réconfort, je me montrai plus conciliante, et la mère décida de me confier une tâche importante : établir la recette des quêtes des trois paroisses de A. et de deux villages proches. Le total s’élevait en général à 2.000 francs, presque exclusivement en pièces de 20 et de 50 centimes. Pour les fêtes, cette somme doublait ou triplait, et il y avait quelques billets de 100 francs. Je répartissais les pièces et confectionnais des rouleaux de 20 francs. L’abbesse m’avait dit que cette activité était rémunérée : à la fin de l’année, le prêtre responsable de ces paroisses donnait une certaine somme d’argent à la communauté, et je calculai que nous étions « payées » au tiers du Smic. Notre mère m’avait indiqué le montant de la somme, afin que je prenne bien conscience de l’importance de mon travail, me rappelant qu’en principe on ne confie jamais un travail rémunéré à une postulante.
Ce travail accompli, je lisais ou travaillais au jardin. Le froid continuait à sévir, et nous en souffrions toutes. Sœur Saint-François se bloquait souvent le dos et restait couchée des journées entières. Elle n’assistait ni aux offices, parce que le chœur n’était pas chauffé, ni aux repas, parce que le réfectoire était humide et les plats pas assez chauds. Elle délaissait même son emploi (aide-cuisinière, dépense, raccommodage), et j’appris par Marie que notre mère préférait qu’elle restât en cellule à ces moments-là, tant elle était désagréable avec les autres. Sœur Dominique, qui n’était pas malade, mais simplement frileuse, avait à peu près le même comportement. Parce qu’elle avait froid, elle ne se levait pas le matin et n’arrivait à la chapelle que pour la messe, puis se recouchait et ne se relevait qu’à midi. Mais si les plats étaient froids, elle repoussait son assiette et repartait au lit en claquant la porte du réfectoire. Notre mère levait alors les yeux puis les baissait vers son assiette. Les autres sœurs ne réagissaient pas davantage.
Nous souffrions toutes du froid, tout le monde avait des rhumatismes, et la plupart subissaient leurs douleurs en silence. Mère Anne aussi avait beaucoup de difficulté à marcher et à se relever d’une chaise, à cause de son arthrose.
Je continuais à passer une bonne partie de mes dimanches au jardin en compagnie de Marie. Nous nous aimions de plus en plus. Elle m’avoua un jour que j’étais unique dans son affection humaine, et cela malgré la distance imposée par la règle. Elle me disait qu’elle observait mes progrès dans la vie monastique, qu’elle me trouvait de plus en plus enracinée dans le Christ. J’avais plaisir à lui parler de ma vie intérieure et lui confiais volontiers mes difficultés, concernant toujours les mêmes sujets : ainsi, j’étais particulièrement frappée par l’espèce de masochisme que je constatais dans le comportement des sœurs. Marie n’était pas d’accord et elle m’affirma avec force que pendant ses vingt ans de vie religieuse, pas une seule fois elle n’avait recherché ou trouvé du plaisir dans la douleur. Pour les autres sœurs, elle ne savait pas. Elle me conseillait avec beaucoup de sagesse, me parlait de « seuils à franchir », de « tolérance envers les pratiques des autres ». Je lui répliquais qu’à mon avis Dieu n’avait pas besoin de mortifications incessantes pour transfigurer notre être et que je ne croyais qu’en une ascèse joyeuse, que seulement dans ces conditions je la croyais nécessaire et bonne.
Nos rencontres duraient de longues heures et nous étions toujours surprises lorsque la cloche annonçait vêpres et la fin du temps libre. Nous nous séparions alors en nous promettant de reprendre la conversation le dimanche suivant, ce que nous ne manquions jamais de faire.
Somme toute, l’hiver passa vite, et j’avais de plus en plus de rapports profonds avec les sœurs, puisque la mère m’avait permis de participer à tous les travaux communautaires. Mais, si j’avais le feu vert pour tous les travaux manuels, il n’était toujours pas question de cours de théologie. Indéniablement, la mère ne désirait pas que j’améliore mes connaissances dans ce domaine.